Représenter la guerre en 2014. À propos de deux expositions

Les expositions Oorlog en trauma, en particulier la partie consacrée à la psychiatrie au Musée Dr. Guislain de Gand : Des soldats et des psychiatres, 1914-2014 (1/11/2013-30/06/2014) et Ravage. Art et culture en temps de conflit  au Musée M de Leuven (20/03/2014-01/09/2014) se démarquent de la plupart de celles qui sont organisées ailleurs en Belgique et à l’étranger en cette année du Centenaire de la Grande Guerre. En effet, si 14-18 est le point de départ de chacune, elles ne s’y limitent pas.

 

Des soldats et des psychiatres, 1914-2014

La première, qui porte sur les conséquences psychologiques de la guerre, évoque, via la création artistique, les troubles liées à la Première Guerre mondiale : le shell shock ou obusite, les maux de ceux dont le corps a été mutilé, l’effroi face à l’ampleur des destructions et blessures.

Elle se penche également sur d’autres traumatismes issus de plusieurs conflits (l’intervention américaine en Irak, les guerres en Afrique, …) touchant les soldats, mais aussi la population civile. Ce qui est ainsi mis en évidence est la reconnaissance progressive du syndrome de stress post-traumatique engendré par la violence de la guerre au cours du 20e siècle.

 

Ravage. Art et culture en temps de conflit

La seconde exposition, qui a comme point de départ la destruction de la ville de Louvain et singulièrement l’incendie de la bibliothèque universitaire, est centrée sur la destruction des villes et de la culture par l’ennemi. C’est ici la dimension symbolique et identitaire de la culture comme cible d’un conflit qui offre le fil thématique.

Le parcours rassemblant des œuvres artistiques du 15e au 21e siècle évoque la destruction de Bruxelles par les troupes de Louis XIV, celle de Beyrouth lors de la guerre du Liban, mais aussi les incendies de Sodome et de Troie. Il rappelle également le vandalisme lors de la Révolution française, le pillage d’œuvres d’art et leur destruction comme dans le mouvement iconoclaste au 16e siècle.

La propagande contre l’ennemi est encore un des thèmes abordés par l’exposition à l’aide de créations contemporaines la mettant en abyme à des époques différentes ainsi que par les cartes postales réalisées pendant la Première Guerre mondiale ridiculisant l’ennemi ou magnifiant ses propres succès. Bref, un parcours fort riche et diversifié au moyen de l’art, lequel permet de sublimer en quelque sorte la guerre.

Un élargissement temporel, spatial et thématique

La question que je pose ici porte sur la volonté des organisateurs d’écarter un point de vue limité à la Première Guerre. Que penser de l’élargissement temporel, spatial et thématique ainsi donné à l’étude d’un aspect de la guerre : les traumatismes, d’un côté ; les destructions culturelles et patrimoniales, de l’autre ? Une double réponse me semble s’esquisser.

D’abord, ce type d’approche ramène l’humain au cœur du processus : dans le premier cas, par la représentation artistique des souffrances et blessures subies, lesquelles varient selon les armes utilisées, les formes et l’intensité des conflits ; dans le second, par le recours à une diversité de formes de création (dessins, gravures, tableaux, sculptures, photos, vidéos, installations, …) destinées à saisir la violence destructrice d’un conflit. Au-delà de la dimension historique, c’est la dimension philosophique (au sens anthropologique) de la guerre et de ses effets qui est ramenée au centre des préoccupations.

Ensuite, ces deux expositions recourent à l’expression artistique pour analyser une thématique historique. Les œuvres exposées sont souvent contemporaines des conflits, mais nombre d’entre elles leur sont postérieures, parfois à plusieurs siècles d’écart, comme pour les tableaux du 17e siècle représentant les destructions des villes dans l’Antiquité. Ce faisant, c’est l’art qui apparaît comme le moyen par excellence mettant en évidence la dimension universelle du tragique dans l’humanité que sont les guerres et leurs conséquences.

Des expositions davantage artistiques qu’historiques

Voilà donc deux expositions que l’on pourrait qualifier, à première vue, d’historiques étant donné le contexte des commémorations de la Première Guerre mondiale dans lequel elles s’inscrivent et leur fil conducteur au plan thématique. En réalité, elles se révèlent être davantage des expositions artistiques sur la guerre et ses impacts. Dès lors, le medium occupe une place aussi importante, si pas plus, que le thème représenté.

Et là se pose la question de l’éclectisme au niveau temporel, au niveau spatial, au niveau des styles, surtout dans le cas de Ravage, dont l’ampleur donne presque le tournis. Si la perspective de décloisonnement temporel et spatial est essentielle – car elle permet d’éviter les écueils du « présentisme » et de l’eurocentrisme –, elle engendre, à mon sens, un certain trouble, surtout face à la profusion d’œuvres disparates et au manque de liens solidement construits: que dire de la présentation, dans une même salle, de l’iconoclasme principalement à Anvers au 16e siècle et de la destruction des monuments au Congo belge après l’indépendance ? On se sent quelque peu lost in (non-) translation….

Si ces deux expositions ouvrent des horizons nouveaux et intéressants du point de vue du traitement de thématiques historiques, celle du musée Dr. Guislain m’est finalement apparue plus forte quant au ressenti et à la réflexion engendrée par la visite. Une unité de thème un peu plus resserrée n’y est pas étrangère. Less is more.

Geneviève Warland (UCL)